Critiques Ciné

 

 

NOWHERE MAN

 

Lorsque le documentaire accouche d’un sujet aussi émouvant où l’humanité transpire durant quatre-vingt-dix minutes, alors on se plaît à dire qu’il vaut toutes les fictions, même les plus élaborées et réussies. En effet, Malik Bendjelloul, jeune réalisateur suédois comme son nom ne l’indique pas précisément, fait converger le rock & folk des années 70 à son sommet, la jeunesse sud-africaine anti-apartheid de l’époque et un héros comme on n’en n’imagine plus, même dans les scénarii les plus délirants. Sixto Rodriguez, alias Sugar Man, est un être humain à part, écrivain et compositeur de chansons qui restent dans l’oreille (un Bob Dylan mexicain), fait pour devenir une star planétaire et qui reste dans l’anonymat le plus complet. À l’instar de la chanson des Beatles, c’est un « nowhere man », vivant dans un « nowhere land ». Le mystère est total car après deux albums enregistrés à Détroit qui, inexplicablement, ne se vendent pas, un vinyle piraté de Rodriguez échoue à Cape Town (Afrique du Sud) et la légende commence. Les jeunes du coin, coupés du monde par un boycott international, en font le porte-drapeau de leur contestation, le disque se vend comme des petits pains et les royalties ne vont pas dans la poche du chanteur/loser (le bizeness étant un univers impitoyable peuplé de requins). Rodriguez, idole de toute une jeunesse frustrée par un régime imbécile, retourne à sa dure vie d’ouvrier. Pire, une rumeur l’annonce mort, suicidé sur scène. Clap de fin ! Sauf que quelques opiniâtres Sud-africains le recherchent (c’est le titre original du film), enquêtent et l’histoire devient passionnante, bouleversante. C’est un conte, une fable où tout est réel. Quarante après, le « Sugar man » réapparaît et le spectateur est cloué sur son fauteuil… Le fabuleux documentaire de Malik Bendjelloul explore les méandres de ce polar social sans pour autant lever tout le mystère. De nombreuses questions restent sans réponses, mais l’humilité de cet homme, son désintéressement, sa philosophie de la vie imposent le respect dans notre monde régi par la « thune ». Un grand film à voir de toute urgence car la vie sans la musique et ceux qui la font (à fortiori des gens de l’envergure de Rodriguez) serait une erreur comme l’a dit Nietzsche. Erreur, également, de ne pas prendre un ticket pour cette leçon de vie et de cinéma.

 

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SUGAR MAN de Malik Bendjelloul – Suède/GB – Documentaire avec Sixto Rodriguez, Stephen Segerman, Dennis Coffey – 1 h 25. Film parrainé par La Province Sud dans le cadre de l’opération CINESUD.

 

 

COUILLES DANS LE POTACHE

À chaque fois qu’une comédie cartonne dans l’hexagone, on crie à tort au génie, à l’indispensable demande de rires en période de crise, à une forme nouvelle d’humour irrésistible ou, encore, à une interprétation hors pair(e). Dans l’opus de Marciano et Boublil, il y a certes quelques ingrédients précités, mais aussi une atmosphère lourdingue à base de sexe ado que l’on espérait cantonnée seulement dans les enclumes cinématographiques US. Votre serviteur ne fait pas la fine bouche, ni ne joue à l’intello car tous les genres sont louables lorsque le scénario est réussi. Il n’y a qu’à prendre exemple sur deux récentes comédies – Le nom des gens de Michel Leclerc et Le prénom d’Alexandre de La Patellière – pour se rendre compte « de visu » que des choses sérieuses, voire graves, peuvent se couler dans le mode comique tout en privilégiant émotion et réflexion. Le sujet était intéressant : un cinquantenaire en crise dissuade son futur gendre d’épouser sa fille et part en virées avec lui pour la déconne du style « Very bad tripes ». Las, ici, Boublil (qui aurait peaufiné son script pendant 3 ans, cela laisse pantois…) et son acolyte Marciano (avec autant d’idées de mise en scène que feu l’émission « Au théâtre ce soir ») stagnent, pataugent dans l’humour potache, se vautrent dans la plaisanterie grasse. Comme la moitié des dialogues se situe au-dessous de la ceinture, le potache en question est plein de couilles à ras bord : le sexe et la thune faciles sont le but du genre humain, l’arnaque est élevée au rang de diplôme, le rire gras et les dialogues misogynes en sont le liant. Ce serait quand même mentir (voire cracher dans le potache) de dire que ce n’est pas drôle. De nombreuses séquences sont illuminées par le couple parental (Chabat et Kiberlain sont délicieux), le cynisme Hara-Kiri (ONG, bouffe bio) et quelques répliques font mouche. Nonobstant, le trait caricatural des personnages a l’épaisseur d’une boule (?) de pétanque, et, cerise sur le maillot, la dernière partie du film est moralisatrice à outrance, pire nunuche. Bref ! vous pouvez vous passer de ces gamineries qui ont, paraît-il, rempli les salles métropolitaines. Je sais, c’est le public qui décide… Pour la décision, le cerveau serait quand même mieux venu.

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LES GAMINS d’Anthony Marciano – France – Comédie avec Max Boublil, Alain Chabat, Sandrine Kiberlain, Mélanie Bernier et Iggy Pop – 1 h 40. 

 

GATSBY CINQUIÈME DU NOM

 Le film flamboyant de Baz Luhrmann est la cinquième adaptation cinématographique du roman éponyme de Scott Fitzgerald depuis sa parution en 1925. « The great Gatsby » est assurément un des plus célèbres (et célébrés) romans américains, une œuvre profonde au style élégant, baignant dans une histoire d’amour faussement romantique. On était resté sur la dernière adaptation pour le grand écran, celle du Britannique Jack Clayton avec Robert Redford dans le rôle titre et Mia Farrow dans celui de Daisy Buchanan, son inaccessible amour de jeunesse. C’était un beau et grand film classique avec un Redford tout en charme et fragilité et avec une voix-off déjà soutenue. L’adaptation de Luhrmann a pour elle d’avoir plus collé au roman : les sept chapitres sont sur l’écran, Jay Gatsby, homme d’affaires (pas nettes), est montré dans son ambiguïté et les dialogues reprennent pas mal de lignes originales du livre, donnant notamment à la voix-off – celle de Nick Carraway – la caution littéraire qui manquait au précédent. On assiste d’ailleurs (c’est une idée sympathique) à la gestation de l’histoire sur papier, Carraway prenant la place de Fitzgerald derrière la machine à écrire. Respect donc à la version papier avec une reconstitution de premier ordre (décors, costumes, accessoires). Mais c’est là que le réalisateur en fait des tonnes comme à son habitude avec le feu d’artifice visuel – et tape-à-l’œil – qui caractérise sa production. Mouvements de caméra incessants et vertigineux, fêtes grandiose et « clipées » (plans de trois secondes enfilés à un train d’enfer), balades en voitures qui tiennent plus du grand huit que de la conduite routière même sportive, etc. Du coup, dans la première partie du film, les personnages sont cachés par cette débauche d’images clinquantes et speedées. Heureusement, le réalisateur se calme dans la seconde partie, la dramaturgie prenant le pas sur la forme. Question interprétation, Leonardo DiCaprio, pris dans le malstrom optique, en rajoute dans la mimique du surjeu. Dommage car Carey Mulligan – une actrice meilleure à chaque prestation – est une Daisy parfaite tout en regards et frémissements cornéliens. Tobey Maguire (enfin sorti de sa toile d’araignée) est excellent lui aussi dans son rôle de narrateur/observateur. Enfin, on se demande ce que vient faire la 3D là-dedans, à part attirer un jeune public qui, déjà formaté aux œillères du marketing, ne peut plus voir un film sans monture (pas très emballante) sur le visage. Au final, ce Gatsby, cinquième du nom, devient un tantinet Gaspi tout en restant agréable à voir car l’histoire d’amour fou, un siècle après, est toujours fascinante. Sauf si, ne résistant pas au toboggan de la caméra du cinéaste épileptique, vous avez vomi votre pop-corn sur votre voisine après un quart d’heure de projection.

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 GATSBY LE MAGNIFIQUE de Baz Luhrmann – USA/AUSTRALIE – Drame avec Baz Luhrmann, Leonardo DiCaprio, Carey Mulligan, Tobey Maguire, Joel Edgerton, Isla Fisher, Elizabeth Debicki, Jason Clarcke, Adeline Clemens – 2 h 18 en 3D.

 

 L’EAU DE VIAN ÉVAPORÉE ?

Le ratage d’un film, où l’on sent la sincérité et le travail effectué, est toujours quelque chose à déplorer. Et encore plus lorsque le réalisateur est quelqu’un de doué que l’on n’a pas envie de mettre à mal. Car Michel Gondry fait partie des cinéastes qui, à l’instar de Terry Gilliam ou de Tim Burton, ont un imaginaire fort qu’ils arrivent à faire partager avec une inventivité revigorante. Il y a du Méliès, voire du Cocteau, chez cet homme et les réussites de « Eternal sunshine of the spotless mind » et « La science des rêves » sont là pour le prouver.
Alors, on s’était dit que s’il y avait un fondu pour adapter Boris Vian dans le texte, c’était bien lui, refusant le numérique pour l’animation image par image beaucoup plus poétique. Colin, le dilettante surréaliste vivant son rêve éveillé, amoureux de la douce Chloé était son double à l’écran. Las, au lieu de tailler dans l’univers foisonnant de Vian, il est resté très fidèle au livre d’où la débauche d’effets, souvent comiques (certains sont très chouettes), pour mettre en images le délire de l’auteur de « L’automne à Pékin » . On gardera pour la bonne bouche le rapport à la musique de jazz, la caricature du philosophe Jean-Sol Partre (les ados connaissent-ils encore son bigleux modèle) et la délicieuse souris miniature qui est l’âme du héros. La débauche d’effets visuels, même artisanaux, gave rapidement et noie les acteurs qui disparaissent malgré leurs bouilles adéquates et leur bonne volonté. De plus, il privilégie, dans la première partie, l’eau de rose aux dépens d’une cruauté récurrente chez l’écrivain. Il enfourne les séquences à mille à l’heure, on a le tournis et l’on surfe sur l’écume au lieu d’y plonger. L’eau de Vian nous submerge d’ennui (un comble) et le spectateur regarde sa montre. Paradoxalement, le film redresse la tête hors de l’eau lorsque Chloé cultive un mortel nénuphar dans son poumon. La grisaille envahissante, l’appartement qui rétrécit, la bande d’amis qui s’effiloche, la vision terrible d’un monde d’exploités procurent l’émotion qui manquait au début. La toute fin, magnifique et sombre, donne un aperçu de ce qu’aurait pu être le film, mais tout cela arrive trop tard car le public a décroché. Gondry, jouant lui-même le rôle du médecin dépassé par la maladie de Chloé, est incapable de sauver la patiente et son film. Dommage, il s’est planté comme le nénuphar. La plante vénéneuse a bouffé son film, l’eau de Vian s’est évaporée, reste la voix de Duke Ellington et son jeu de piano émouvant sur le générique de fin. Dommage !

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L'ÉCUME DES JOURS de Michel Gondry – France – Viantastique avec Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy, Gad Elmaleh, Aïssa Maïga, Charlotte Le Bon, Sacha Bourdo, Philippe Torreton, Zinedine Soualem – 2 h 05.

LE CHAUD QUI VENAIT DE L’ESPIONNE


Ce n’est pas la première fois qu’Eric Rochant s’essaye au film dit d’espionnage car, avec « Les Patriotes » en 1994, il nous avait délivré un petit bijou – hélas boudé à l’époque – où l’ombre du Mossad israélien planait sur une histoire d’amour (presque impossible) entre un de ses agents et une call-girl. Avec « Möbius », il reprend ce thème d’histoire d’amour passionnel en y mettant beaucoup plus de chair.  En effet, dans le précédent film cité, Yvan Attal, fortement attiré par Sandrine Kiberlain, ne passait pas à l’acte durant l’action, même si la fin ouverte laissait supposer une conclusion charnelle entre les deux personnages. Ici, sur fond d’éternelle espionnite Est/Ouest et de manipulations souterraines, l’intrigue, aussi torsadée que le fameux ruban donnant son nom au film, est moins intéressante que la passion submergeant Gregory/Moïse (Jean Dujardin) et Alice (Cécile de France) – tous deux excellents comme à leur habitude. Alice, trader/iceberg sans état d’âme, se met à diffuser une chaleur torride qui va faire fondre Gregory/Moïse exKGBiste/inflexible. La mise en scène, à la fois sobre (l’espionnage n’est souvent que filatures et attentes ennuyeuses) et brillante pour saisir les sentiments naissants dans ce monde passablement froid voire glacial, dispense une atmosphère envoûtante faite de suspens, d’une photographie superbe (dans des décors urbains friqués) et d’une interprétation pointue. Dès le début, l’arrivée aérienne sur le rocher monégasque avec le chœur de l’Armée Rouge en BO donne le ton de ce film où Hitchcock pointe son objectif. Le duo amoureux est servi par une caméra, jamais racoleuse,  au plus près des acteurs et par des dialogues ciselés (les bras de Moïse, notamment). Les courtes scènes d’amour physique renouvellent le genre en donnant à voir une sensualité pas factice. La seule scène d’action – dans un ascenseur vieillot – est un modèle de filmage et de montage pour faire ressentir la violence et la rapidité d’une lutte à mort. Avec ce lieu exigu, Rochant rend sans doute hommage au combat mortel de « Bons baisers de Russie » entre Sean Connery et Robert Shaw. Film pas si facile – le jeu trouble des agents doubles ou triples est toujours complexe –, « Möbius » désarçonnera plus d’un spectateur, mais ravira les amateurs d’un cinéma léché qui fait la part belle à la passion dans un monde déshumanisé. L’homme et la femme n’ont tous qu’une seule face, celle qui est soi-disant cachée étant dans le prolongement de celle qui est montrée. Comme dans la figure titre !

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MOEBIUS d'Eric Rochant - France - Espionnage avec Jean Dujardin, Cécile de France, Tim Roth, Emilie Dequenne, John Lynch, Vladimir Menshov - 1 h 48.